En partenariat avec le musée de Charlevoix à La Malbaie,
Communication Alain Boucher a conçu, mené la recherche, rédigé les textes
et réalisé en 2002 l’exposition L’Esprit Forget, présentée en permanence
au Domaine Forget à Saint-Irénée pour souligner le centenaire de la propriété.

Cette exposition a été détruite en 2006 dans l'incendie du bâtiment
où elle était présentée au Domaine Forget. Il n'existe à ma connaissance aucun projet
de réfection de l'exposition ni de publication du texte et des photographies.

Le texte d'introduction Le génie du lieu a été publié en 2003
dans le programme-souvenir des 25 ans de l'académie
de musique et de danse du Domaine Forget.


En raison de la très grande popularité de cette exposition, 
publiée en 2008 sur mon autre blogue désormais fermé
Échomonochrome,
j'en publie de nouveau le contenu dans son intégralité.

 

 

Cent ans de vision, d'action et d'hospitalité

Tour à tour depuis 1902, la famille de Sir Rodolphe Forget, les Petites Franciscaines de Marie et l’académie de musique et de danse du Domaine Forget ont construit, habité, transformé les bâtiments et les parterres. Elles ont tout autant modelé et animé l’atmosphère et le génie du lieu. Ce siècle en est un de gens d’action et de visionnaires, de bâtisseurs et de missionnaires, de personnes ouvertes sur le Monde, la Beauté et l’Autre.

Comme dans toute belle histoire, il y a des efforts et des espoirs, il y a des matins de soleil et des soirs de pluie, il y a des regards d’amoureux et des sourires d’enfants puis une fin qui nous fait rêver à l’avenir.

Laissez-vous raconter ces cent premières années et vivez quelques instants l’esprit Forget, ce génie du lieu.

 

Le génie du lieu

Le financier Rodolphe Forget puis Lady Blanche, sa veuve ; la politicienne Thérèse Forget Casgrain, leur célèbre fille ; les Petites Franciscaines de Marie et enfin le chef d’orchestre Françoys Bernier semblent avoir été guidés, qui par Calliope, muse de l’Éloquence, qui par Clio, muse de l’Histoire, qui par Euterpe et Terpsichore, muses de la Musique et de la Danse. Le génie du lieu, qu’il soit muse, tellurisme ou simplement l’immense grandeur du paysage, a fait de Gil’mont, du Mont Saint-Irénée puis du Domaine Forget un endroit où gens d’action, visionnaires, missionnaires et bâtisseurs se sont succédés au cours du siècle dernier pour ouvrir la région sur le Monde, la Beauté et l’Autre.

Au tournant du 20ième siècle, la villégiature cossue vivait ses plus belles heures sur les rives du fleuve Saint-Laurent et La Malbaie, dans Charlevoix, en était l’Éden. Rodolphe Forget, alors courtier en valeurs mobilières et homme d’affaires prospère, était l’un des principaux dirigeants de la Richelieu & Ontario Navigation Company. Le puissant et unique armateur de vapeurs sur la Route du Saguenay, fameux circuit de croisières, possédait à La Malbaie un prestigieux hôtel, le Manoir Richelieu.

Avec ses amis Basile Routhier et Joseph Lavergne, Forget voulut se démarquer de la communauté surtout anglophone qui fréquentait le Manoir et les grandes villas des alentours. En 1901, ils acquirent ensemble un vaste terrain à Saint-Irénée, l’escale en amont, où Routhier fit construire Hauterive et Lavergne Les Sablons. Forget érigea une immense propriété, de taille exceptionnelle au pays et unique dans cette région pourtant bien pourvue, qui fut nommée Gil’mont, du nom de Gilles, l’aîné des garçons du couple.

Selon les canons de l’architecture de villégiature à la mode, Gil’mont fut bâtie sur le promontoire, en lien étroit avec le paysage. Inspirée de grandes traditions architecturales, le style « shingle » (bardeau) des bâtiments en assurait la parfaite intégration au lieu. Ses vérandas et multiples ouvertures étaient le prolongement d’un intérieur voluptueux vers l’immensité du paysage. Le hall-séjour et sa mezzanine, la salle à manger pour 24 convives, les salons turc et japonais et la bibliothèque assuraient tout le confort et la classe nécessaire ; le pavillon de jeux avec sa piscine intérieure et ses allées de quilles, la centrale électrique, les écuries et le poulailler, les serres et bien sûr la maison du régisseur garantissaient à Gil’mont les services que réclamaient le train de la maison.

La famille Forget s’y installa en 1902 pour les prochains 43 étés, recevant sans faillir parents, amis, partenaires commerciaux et les grands de ce monde : têtes couronnées, politiciens, artistes et religieux. Après le décès de Sir Rodolphe en 1919, Lady Blanche perpétua la tradition de faste et d’hospitalité puis leur fille Thérèse et son mari Pierre Casgrain se firent châtelains et assurèrent la relève.

En 1945, Gil’mont fut vendue aux Petites Franciscaines de Marie, communauté de religieuses missionnaires, enseignantes et hospitalières de Baie-Saint-Paul, pour devenir un lieu de savoir et d’accueil. Les nombreux bâtiments de l’immense propriété, renommée Mont Saint-Irénée, furent transformés en École ménagère régionale : le pavillon de jeux, baptisé Le beau savoir, devint salles d’enseignement et un tunnel fut creusé pour les relier au « Château », où la salle à manger, les salons et les chambres servirent d’espace de vie aux quelque 40 élèves ; la maison du régisseur devint la résidence des religieuses. Faute d’inscriptions, l’École ménagère céda la place à un orphelinat en 1956 puis à une annexe de l’Hôpital Sainte-Anne, institution psychiatrique opérée par les religieuses à Baie-Saint-Paul. C’est à cette époque que la maison fut détruite par un incendie, vraisemblablement causé par une défectuosité électrique. Dans la nuit froide du 20 novembre 1965, l’évacuation sans perte des 155 pensionnaires effrayés du Mont Saint-Irénée, en autobus vers Baie-Saint-Paul, peut être considéré comme un haut fait de courage, digne du génie du lieu.

Dès 1966, fidèles à leur engagement, les Petites Franciscaines de Marie réorganisèrent l’espace maintenant restreint pour accueillir une quarantaine de femmes pensionnaires de l’Hôpital Sainte-Anne. La propriété fut renommée Foyer Saint-Irénée, vivant désormais autour du pavillon Le beau savoir. En 1973, les religieuses se départirent de l’Hôpital Sainte-Anne au profit du Gouvernement du Québec, dans le cadre de la refonte nationale du système hospitalier. Le Foyer Saint-Irénée fut fermé en 1974, la propriété vendue et abandonnée.

Le génie du lieu ne sait pourtant que faire d’un endroit sans vie. Françoys Bernier, alors directeur de l’École de musique de Charlevoix, intéressa les administrateurs de cet organisme et rallia la population tout entière pour le sauvetage du patrimoine de Forget au profit du développement de l’École. La propriété acquise il y a maintenant 25 ans était la réunification du terrain partagé en 1901 entre Forget, Routhier et Lavergne. Dès 1977, les bâtiments furent restaurés, les parterres reverdirent, l’accueil, la musique, la danse et les arts reprirent vie, on parla du Domaine Forget outre frontière.

La Beauté, l’Autre et le Monde étaient de retour au village et le génie du lieu, désormais centenaire, prenait un bain dans la fontaine de Jouvence. 

 

 

1898 - Rodolphe Forget écrit à son épouse
Blanche mon amour, j’ai un projet !

 

Nos affaires commerciales sont des plus prospères, mon amie, et mes finances personnelles aussi! Le bureau de courtage de mon oncle Louis-Joseph va grand train, surtout depuis les 8 ans que j’y suis associé et que je complète bien sa prudence par mon audace! On s’apprête à prendre le contrôle, entre autres, de la prestigieuse Compagnie royale d’électricité, à Montréal…

 

 

RodolpheForget

 

Rodolphe Forget, homme d’affaires et courtier en valeurs mobilières
Anonyme, vers 1900
Dans Alphonse Leclaire,
Le Saint-Laurent, historique, légendaire et topographique,
Montréal, 1906

 

 

 

 

 

 

 Déjà 4 ans que je siège au conseil d’administration de la Richelieu & Ontario Navigation Company et que je côtoie les grands personnages du Canada et du Québec que nous amenons en croisière vers Murray Bay, ou La Malbaie, comme tu dis. Le président de la compagnie, encore mon oncle Louis-Joseph, a commandé les plans d’un grand hôtel de prestige qui portera le nom de Manoir Richelieu et qui sera construit l’an prochain sur la falaise, à Pointe-au-Pic. On pense bien attirer une plus grande et plus riche clientèle, surtout depuis que cet Américain, William Taft, a adopté Murray Bay pour ses vacances. Crois-moi, il deviendra bien président des États-Unis un jour, celui-là!

 

ManoirRichelieu

 

Hotel at Murray Bay
Esquisse des architectes Maxwell & Shattuck, vers 1898
Collection Archives photographiques Notman, Musée McCord, Montréal

 

 

 

 

 

Il est grand temps que nous soyons aussi de la partie, toi et moi, mais pas au cœur de Pointe-au-Pic, où tous ces grands de la finance et de la politique sont en train de construire leur villa d’été. On se distinguerait en construisant ailleurs, tout en restant proche de l’activité sociale. Rien ne nous empêchera de les recevoir, ces importants clients et nos amis de la ville et du comté, même à l’extérieur de Murray Bay.

 

 

Vapeur

 

Le vapeur Tadousac (sic),
de la Richelieu & Ontario Navigation Company,
fait la desserte des stations balnéaires et de villégiature sur le Saint-Laurent.
Collection Ontario Archives, vers 1900

 

 

 

Te rappelles-tu cette grande terre en plateau tout près du quai de Saint-Irénée-les-Bains, qu’on a vue ce printemps de passage sur le vapeur Tadoussac? Elle pourrait bien accueillir notre maison d’été? Le juge Adolphe Routhier croit pouvoir l’acheter d’ici deux ans et il a promis de nous en réserver une portion. Le juge Joseph Lavergne se joindrait volontiers à nous, ou bien ce jeune avocat de La Malbaie, Charles Angers.

 

 

LadyBlanche

 

Blanche MacDonald Forget
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 Et puis toi enceinte, tu profiterais de la fraîcheur de la mer durant l’été, au lieu d’étouffer de chaleur sur la rue Sherbrooke à Montréal. Mon aînée Marguerite a bientôt 14 ans et l’air salin lui fera le plus grand bien. Je pense aussi au plaisir de nos enfants, notre chère Thérèse qui fêtera ses deux ans cet été et le petit Gilles, notre cadeau de Noël de l’hiver passé. D’ailleurs cette maison d’été de Saint-Irénée porterait bien un joli nom… comme Gil’mont par exemple!

J’aurai 38 ans cet hiver et on a bien mérité maintenant de s’offrir ce luxe !

 

 

1902 - L'architecte de Gil'mont présente sa réalisation
Gil’mont inaugurée

Monsieur Forget a été bien avisé de faire affaire avec notre maison pour les plans de cette résidence à Saint-Irénée-les-Bains. Je sais qu’il en est très fier, et Madame aussi : question de modernité dans cette belle société, il faut savoir tenir son rang. 

 

ChateauGilmont

Gil’mont :
l’équilibre symétrique de la façade est et de l’escalier des parterres

Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

Je me suis inspiré des grandes résidences de villégiature de la côte est américaine, communément appelées de shingle style et qui reprennent avec plus de simplicité les caractéristiques du style Queen Anne britannique. Ce style architectural shingle se prête parfaitement à nos matériaux locaux, notamment le bardeau de cèdre qui y est à l’honneur, et la planche à feuillure qui remplacent la brique et la pierre et jouent admirablement le rôle de texture de la surface que l’on souhaite imiter.

Remarquez que j’ai donné un équilibre à Gil’mont qui détonne avec la pittoresque asymétrie du Queen Anne pur. J’ai tout de même conservé quelques éléments de base du style original, inspirés du Moyen Âge et de la Renaissance : vous voyez les tourelles et les pignons, les vérandas et les balcons, les colonnes et ce fronton classique? Les boiseries pâles contrastantes sont également de style.

 

 

Chateau2

Gil’mont : vue générale
Carte postale, vers 1910
Musée de Charlevoix, collection Thomas C. Hoopes

 

 

 

 

Enfin, cette maison se fond et ne fait qu’un avec le paysage : ses multiples ouvertures et ses vérandas sont le prolongement des espaces intérieurs vers ce paysage et la nature, tel que le recommandent les canons du mouvement pittoresque et du courant romantique, très à la mode aujourd’hui, la base même du style shingle et qui ont inspiré mon travail.

 

 

SalonGilmont

Le living room de Gil’mont
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 J’aime à souligner que j’ai convaincu mon client d’adopter cette nouveauté très avant-gardiste du hall-séjour, le living-room comme se plaît à l’appeler mon client, qui occupe une bonne partie du rez-de-chaussée, avec sa mezzanine sur l’étage. J’attire aussi votre attention sur l’aménagement de la salle à manger qui peut recevoir 24 convives, et sur ce splendide salon turc, qui servira de fumoir.

 

 

SalonTurc

 Le salon turc à Gil’mont
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

 

 

SalleGilmont

La salle à manger de Gil’mont
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

 

Bien sûr, le dessin et l’aménagement des dépendances est approprié au style de la propriété; la maison du régisseur, les bains, les écuries et le poulailler sont tous inspirés de cette architecture de villégiature et s’harmonisent bien avec la résidence. L’architecte paysagiste associé a également su tirer parti admirablement de la géographie et des plateaux de cette propriété.

Sans vouloir insister sur la qualité et la rapidité de nos services, je rappelle que nous avons commencé à ériger la propriété en 1901 et que dès le premier juin 1902, ayant pu compter sur une excellente main d’oeuvre locale, la maison était déjà en fête. On raconte que Monsieur Louis Fréchette, ce fameux poète, y a fait sensation!

 

DomaineGilmont

Vue générale des plateaux de la propriété :
à gauche, l’usine électrique et les bains; au centre,
la résidence Gil’mont et à droite, la maison du régisseur et les écuries
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

1906 - La petite Thérèse a bien hâte à son anniversaire
J’aurai 10 ans bientôt !

Ma grande sœur est arrivée hier de Montréal par le vapeur, les bras pleins de paquets… Ce n’est sûrement pas pour Gilles — lui, il est né à Noël — ni pour notre bébé Maurice. Non, Marguerite me gâte encore cette année!

 

 

Piscine

Les enfants à la piscine de Gil’mont.
Thérèse est en tenue de bain foncée, dans la chaloupe

Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

 

 

Quilles

Le jeu de quilles
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

 

D’ailleurs, quelle belle fête on prépare! La maison est bien rangée et toute fleurie : on est allées à la serre avec maman choisir les pivoines. C’est moi qui entretient les bouquets dans la maison, toute seule! J’ai vu ce matin Monsieur Isidore arriver, sa voiture chargée de légumes, de fruits et de crème. Je suis certaine que c’est pour le pique-nique. Maman a parlé d’un pique-nique où on ira en charrette, près du Parc aux cerfs sur le plateau d’en haut. J’aime bien les goûters sur les pelouses et les promenades sur le sentier du sous-bois. De là, on entend les vagues et on voit arriver les bateaux de croisière de la compagnie de papa.

 

 

Attelage

Plaisirs de l’été pour Thérèse et son frère cadet Gilles…
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

Mes cousins Macdonald vont venir demain avec mon oncle, le frère de maman. Les Pope, les Leblanc et les Pérodeau sont arrivés aussi pour l’été à l’Hôtel Charlevoix, en bas près de la plage. On pourra préparer les saynètes avec tous mes amis et tante Ange, la fille de Madame Routhier, nos voisines à la Maison Hauterive. Et on se baignera dans l’eau froide du fleuve ou on fera du bateau dans notre piscine. J’aime bien aussi jouer aux quilles, mais les boules sont trop lourdes! Puis Marguerite et papa nous amèneront en voilier à l’Île aux Coudres. Ce sera un bel été! Des fois quand il pleut, je me balancerai avec mes amies et mon saint-bernard Tupper, dans la grande balançoire sur la galerie.

 

 

Balancoire

La balançoire des jours de pluie
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 Cet été, papa a fait venir Monsieur Quéry de Montréal, pour qu’il fasse des photographies de notre maison et de toutes les bâtisses alentour. Il en a pris des dizaines, avec nous aussi : dans la piscine, en voiture et sur la galerie avec toute la famille et les chiens. On voit maman avec son beau chapeau et papa dans sa bibliothèque. On voit même notre jardinier dans la serre!

 

 

 

 

 

Serre

La serre de Gil’mont
Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

 

FamilleForget

Thérèse et sa famille, à quelques jours de son 10e anniversaire :
Marguerite, Maurice, Gilles, Papa, Maman et Thérèse

Album photo Gil’mont, Quéry Frères, Montréal, 1906
Musée de Charlevoix, collection Société historique de Charlevoix

 

Avec les invités, ils ont parlé des élections jusqu’à tard dans la soirée : mon petit frère Gilles et moi, on les écoutait en cachette sur la galerie du living-room. Ça sentait bon le feu de cheminée! Ils ont parlé un peu aussi de ma fête d’anniversaire…

 

 

Oui, j’aurai 10 ans bientôt : j’ai hâte au 10 juillet! 

 

1919 - Eudore Boutet, domestique, raconte
Sir Rodolphe est mort cet hiver…

Vrai comme j’suis, je vous dis! La nouvelle est arrivée par le curé le 23 février, quatre jours après. Avec la mort du premier ministre Wilfrid Laurier le 18, la veille, il a bien fallu retarder le service de Sir Forget et les journaux n’en ont pas beaucoup parlé. On avait su qu’il était rentré à Montréal d’urgence de Baie-Saint-Paul en décembre dernier avec Lady Forget, après son voyage d’inspection du chantier du chemin de fer, mais on n’a pas su de quoi il est mort. Pauvre homme, il ne verra même pas son train arriver à La Malbaie, encore moins au Labrador, comme il en rêvait! C’est bien jeune pour partir, 57 ans…

 

 

CheminFer

 

Près du quai de Pointe-au-Pic,
la voie ferrée reliant La Malbaie à Québec, promesse
du candidat conservateur Forget en 1904

Photo Donat Girard, vers 1920
Musée de Charlevoix, collection Georges Fournier

 

 

 

ECPP

 

L’usine de pâte à papier East Canada Power & Pulp,
bâtie par Rodolphe Forget au tournant du 20e  siècle
à La Chute Nairne (La Malbaie, aujourd’hui Clermont)

Photo Donat Girard, vers 1920
Musée de Charlevoix, collection Georges Fournier

 

Il en a fait, des choses, notre Sir Forget! Et du bien aussi dans la région, c’est pas gênant de le dire. Il a tenu sa promesse des élections fédérales de 1904 d’amener le train dans Charlevoix, pour nous sortir de l’isolement puis transporter la pâte à papier de son usine de La Malbaie jusqu’à Québec. Il a été réélu en 1908 puis 1911 là-dessus, comme quoi ça peut faire du chemin! Même dans l’opposition contre Laurier, c’était un bon député pour Charlevoix. Dommage qu’il ait laissé sa place en 1917, mais bon joueur : un conservateur, se désister pour un libéral, qui a beau être son gendre Casgrain, le beau jeune mari de Madame Thérèse…

 

 

ThereseForget

 

 

 

PierreCasgrain

 

Le 19 janvier 1916, Thérèse Forget a épousé
Pierre Casgrain, avocat et homme politique.

Collection privée, vers 1920

 

 

 

 

 

 

 

 

Après ça, la ferme modèle de Baie-Saint-Paul pour nous aider à mieux cultiver et l’usine électrique et de pâte à papier de La Malbaie. Puis le Couvent Sainte-Marie, ici même à Saint-Irénée en 1907. Ma nièce étudiait là gratuitement avec les petites Sœurs-de-la-Charité-de-Saint-Louis, sur le compte de Sir Forget. Et le curé a fait fermer l’école il y a deux ans, on ne sait toujours pas pourquoi. Il vote rouge, le curé? Bien sûr! Vous ne vous souvenez pas ce qu’il a répondu, notre curé Perron, à Sir Rodolphe quand il a proposé de payer la rénovation de l’église en 1913? Il a dit : « Je préfère une ruine rouge à une splendeur bleue! ». Bien, on l’a pas réparée, notre église!

 

 

CouventSainteMarie

 

Le Couvent Sainte-Marie, fermé en 1917 et transformé en hôtel
Carte postale, vers 1930
Musée de Charlevoix, collection Thomas C. Hoopes

 

 

 

On raconte encore qu’il a bâti le Manoir Richelieu en 1899 mais moi je vous dis que c’est son oncle Louis-Joseph Forget qui était à la tête de la compagnie Richelieu & Ontario dans ce temps-là. Sir Rodolphe est devenu président en 1904 seulement. Même chose pour l’Hôtel Tadoussac : il a été bâti en 1865 cet hôtel, Forget avait 4 ans!

Ah! Je repense à ses promenades en famille en Cadillac. La première automobile à Saint-Irénée. Elle était rouge, pour un conservateur! Il savait bien faire plaisir à tout le monde, même si la voiture faisait peur aux vaches.

Je connais bien Lady Forget : écoutez, ça fait 15 ans que je travaille pour elle. Je suis certain qu’elle va décider de ne rien changer au Château et que la famille va continuer à venir tous les étés, même si la vie est sûrement moins souriante et moins active depuis la mort de Monsieur.

 

1941 - Lady Blanche Forget se rappelle
Encore la grande visite… 

Enfin partis! Cette visite m’a vraiment épuisée. Ce n’était pas une visite ordinaire : vous imaginez, le duc de Kent en personne, le jeune frère du roi Georges VI d’Angleterre, avec toute sa suite et ses domestiques. Nous avons quand même bien fait d’accepter la demande du gouverneur général de recevoir Son Altesse pour quelques jours de repos, après son voyage d’inspection militaire au Canada. Par bonheur, le Cottage d’hiver a pu héberger notre famille et nos gens, pour céder la maison tout entière à notre illustre visiteur. Nous avons tout fait en notre pouvoir pour satisfaire nos invités et en retour, les couleurs du duc ont flotté sur Gil’mont. Notre famille en est honorée.

 

DucKent1941

Le prince Georges, duc de Kent, en visite à Longueuil en 1941,
à l'usine Fairchild Aircraft quelques mois avant son décès
dans un écrasement d’avion en août 1942.
En arrière-plan, Paul Pratt, maire de l'endroit.
Photographe inconnu
© CCDMD, collection Michel Pratt

 

 

 

 

 

 

 

Seulement un épisode aurait pu mal tourner mais s’est finalement bien terminé, grâce à nos bonnes gens. Que je vous raconte : après son bain glacé du matin, le Duc est parti seul faire sa promenade vers Les Éboulements. Rendu en haut du Cap-aux-Oies, fatigué de sa montée, il a frappé à la porte des Duchesne pour demander repos. La brave madame Edmond était à ses fourneaux et a généreusement restauré ce beau jeune homme qui la complimentait sur ses pâtisseries. Quand il a appelé Gil’mont pour demander qu’on vienne le chercher et qu’il s’est nommé au téléphone… Vous imaginez la surpise des Duchesne!

Que de gens sont passés à Gil’mont depuis 1902! Quarante étés de réceptions et de visites presque ininterrompues, sauf les quelques années qui ont suivi la mort de mon Rodolphe. Il nous a bien doté financièrement dans son testament pour que je continue à habiter Saint-Irénée : 3 000 dollars par été pour entretenir la vie de famille et sociale. Ça nous a permis de bien faire à sa mémoire.

 

 

Hauterive

Hauterive, résidence d’été d’Adolphe Basile Routhier,
voisine de Gil’mont, construite en 1902 et démolie vers 1962

Carte postale, vers 1910
Musée de Charlevoix, collection Thomas C. Hoopes

 

 

 

 

 

HotelCharlevoix

Sur la grève à Saint-Irénée-les-Bains, l’Hôtel Charlevoix, à gauche,
accueille des villégiateurs mais aussi des visiteurs de la famille Forget.
L’hôtel a brûlé en 1946.
À l’extrême droite, les Sablons, du juge Joseph Lavergne, voisin de Gil’mont,
a aussi péri par les flammes en 2003.

Carte postale, vers 1910
Musée de Charlevoix, collection Thomas C. Hoopes

 

 

 

Je me rappelle ce premier été où Louis Fréchette, mon parent et ami poète, est venu ouvrir la saison et a laissé ce charmant poème dans notre livre d’or. Puis tous les grands de ce monde qui ont visité Gil’mont, des futurs et des anciens premiers ministres du Canada et du Québec : Mackenzie King, Arthur Meighen, Louis-Olivier Taillon; des gouverneurs généraux comme le Comte Grey; des lieutenants gouverneurs, nos amis Narcisse Pérodeau et Évariste Leblanc; des juges de la Cour suprême; des Monseigneurs Bruchési et autres prélats; les chers amis, voisins et honorables juges Joseph Lavergne, des Sablons, et Adolphe Routhier, lui qui nous a écrit un si bel hymne national! Et je pense aussi à ces enfants et leurs parents de Charlevoix qui viennent toujours nous rendre hommage et à tous nos bons et précieux amis de partout à qui nous avons fait hospitalité tout ce temps.

 

 

TexteFrechetteSonnet manuscrit et inédit de Louis Fréchette,
dédié à Blanche Forget lors de l’ouverture de Gil’mont,
le 1er juin 1902

Reproduit du livre de visiteurs de la propriété
Collection privée

 

Mais je suis fatiguée et même si Thérèse et mon gendre Pierre ont pris la relève de la châtelaine avec beaucoup de succès, je commence à penser qu’il faudra vendre bientôt. Thérèse est tellement occupée avec son idée de droit de vote aux femmes!

 

CasgrainKing

Pierre Casgrain et Thérèse Forget-Casgrain en compagnie
du Premier ministre William Mackenzie King

Collection privée, vers 1925

 

 

 

 

 

 

 

1965 - Une ancienne de l'école ménagère colporte la nouvelle
Notre ancienne école a brulé hier soir !

Noëlla vient de m’apprendre que le Château du Mont-Saint-Irénée a brûlé cette nuit! Dire que nous étions ensemble en 1946, de la première promotion des jeunes filles de Charlevoix et d’ailleurs à cette École ménagère régionale. Noëlla était première de classe, surtout en français et en couture! Et cette année là, notre École était au premier rang au Québec!

 

 

GilmontHiver

La Maison au Mont Saint-Irénée à son premier hiver habité,
désormais École ménagère régionale

Annales du Mont Saint-Irénée, 1946, Fonds Petites Franciscaines de Marie
Centre d’archives régional de Charlevoix

 

 

 

 

 

LeconCouture

Leçon à la Salle de couture
Annales du Mont Saint-Irénée, 1953, Fonds Petites Franciscaines de Marie
Centre d’archives régional de Charlevoix

 

 

 

 

 

Une communauté religieuse de Baie-Saint-Paul, les Petites Franciscaines de Marie, avait acheté la propriété de la famille Forget en 1945 pour y installer son école. Elles l’avaient appelé La Maison Joyeuse mais monseigneur Mélançon préférait Le Mont-Saint-Irénée. Combien elles ont travaillé pour tout rendre confortable : isoler et installer du chauffage dans ces bâtiments d’été, réparer les toits qui coulaient, aménager les dortoirs, les réfectoires et les cuisines pour plus de 40 élèves, la chapelle, les salles de musique, d’arts décoratifs, de couture et de tissage, les salles de classe d’anglais, de français, de chimie… Les religieuses avaient aussi aménagé le pavillon des bains de la famille Forget en posant un plancher sur la piscine et en creusant un tunnel de là au Château pour les déplacements d’hiver! 

 

LeconArts

Leçon à la Galerie des arts, au Mont Saint-Irénée
Annales du Mont Saint-Irénée, 1947, Fonds Petites Franciscaines de Marie
Centre d’archives régional de Charlevoix

 

 

 

 

 

 

Piquenique

Le pique-nique dans l’herbe en fin d’année scolaire
Annales du Mont Saint-Irénée, 1946, Fonds Petites Franciscaines de Marie
Centre d’archives régional de Charlevoix

 

 

 

 

Notre École ménagère a fonctionné 10 ans puis les religieuses ont dû abandonner l’œuvre, faute d’inscriptions. Même chose pour l’Orphelinat qu’elles ont ouvert ensuite, seulement deux ans et demi, d’octobre 1956 à décembre 58. Par chance, elles ont aussi l’Hôpital Sainte-Anne à Baie-Saint-Paul : le Mont-Saint-Irénée sert aujourd’hui d’annexe pour soigner les garçons malades mentaux. Imaginez cette nuit, pendant le feu, il a fallu rassembler et calmer ces 155 pauvres gars en plein froid de novembre, puis les déménager en autobus jusqu’à l’hopital de Baie-Saint-Paul! Heureusement, pas de morts, pas de blessés.

 

RuinesChateau

Les ruines du « Château » quelques semaines après l’incendie
Annales du Mont Saint-Irénée, 1965, Fonds Petites Franciscaines de Marie
Centre d’archives régional de Charlevoix

 

Noëlla m’a dit qu’il n’est rien resté du Château, juste les cheminées. Les religieuses ont vu de la fumée sortir des murs et de la cave juste avant d’aller se coucher. Les mauvaises langues parlent d’un patient qui aurait mis le feu mais la Mère supérieure Marie-de-la-Trinité est convaincue que c’est une défectuosité du système électrique qui est la cause de l’incendie. Les pompiers de La Malbaie et de Clermont et la Protection civile ont fait ce qu’ils pouvaient mais les réserves d’eau étaient trop loin. C’est une grosse part de l’histoire du Mont Saint-Irénée qui disparaît : la maison des Forget, toutes les archives, les meubles, le beau piano des « États »… L’aumônier Verreault a sauvé les Saintes Espèces de justesse mais tout le reste a été perdu.

 

 

Heureusement, seul le Château a brûlé : le pavillon Le Beau Savoir — l’ancienne piscine — et la résidence des sœurs, Notre-Dame-des-Anges — l’ancien Cottage d’hiver — ont été épargnés, comme tous les autres bâtiments. On raconte déjà que les Sœurs vont réaménager encore une fois le Beau Savoir pour accueillir des femmes malades. Tout ça est encore bien confortable pour plusieurs années et le terrain est tellement beau. Quel courage!

 

1981 - Françoys Bernier, fondateur du Domaine Forget, annonce la bonne nouvelle
Je rêve de…

 

FrançoysBernier

 

 

 

 

 

 

Françoys Bernier, administrateur de
l’École de musique de Charlevoix,
fondateur et directeur artistique
du Domaine Forget

Collection Domaine Forget, vers 1980

 

 Mesdames, messieurs de Charlevoix, madame la ministre, monsieur le député, c’est avec une rare fierté que nous vous recevons en ce début de saison 1981 pour une visite des lieux mais surtout l’annonce officielle de la création d’une nouvelle corporation qui assurera désormais le développement de l’académie du Domaine Forget, fondée en 1977 par l’École de musique de Charlevoix.

 

Domaine1977

 

La propriété à l’automne 1977, après trois ans d’abandon
Photo Jules Blouin
Collection Domaine Forget

 

 

 

 

 

Je connais cette propriété depuis de longues années que je passe mes étés dans la région. J’y ai appris le formidable travail de développement de Charlevoix réalisé par Rodolphe Forget et l’œuvre missionnaire des Petites Franciscaines de Marie. La vente du Mont Saint-Irénée en 1974 par ces religieuses puis son triste abandon ont été pressentis comme un danger de perdre un joyau du patrimoine bâti de Charlevoix, par quelques concitoyens influents et décidés. Avec leur collaboration, l’achat de cette propriété à valeur de symbole, rebaptisée dès lors « Domaine Forget », était aussi l’occasion pour l’École de musique de porter ses activités au delà de la seule année scolaire.

 

ConcertDomaine

 

 

 

 

 

Concert à la salle du Domaine, décorée des courtepointes
de Monique Cliche-Spénard en 1981

Collection Domaine Forget

 

J’ai toujours considéré que pour grandir et s’épanouir, la culture avait besoin d’un minimum de confort. C’est pourquoi je rêve, à l’instar de Rodolphe Forget et de son Gil’mont, d’un domaine de la musique, des arts et de la culture, vaste et lumineux, bien établi, ouvert sur la communauté régionale, le monde et la Beauté. La musique y aura la belle place, mais aussi la danse, les arts populaires et l’exposition. Les bâtiments restaurés et transformés dès 1978 ont pu recevoir l’académie de musique, ses élèves, ses professeurs et leurs performances et, dans ces prestigieux vestiges, nos trois premières saisons de stages intensifs et de concerts classiques ont été couronnées de succès.

 

LeconBallet

LeconGuitare

 

 

 

 

 

 

 

Leçons de danse et de guitare dans les bâtiments anciens
Collection Domaine Forget, 1979

 

Cette étape d’implantation franchie, je rêve encore d’une Académie d’été de musique et de danse et d’un Festival de musique, à l’exemple des grands modèles internationaux. Je rêve d’un lieu de diffusion et de formation de calibre supérieur et pour cela, une salle de concert professionnelle devra un jour être construite au Domaine Forget. Nous aurons besoin de beaucoup de foi, d’amis, de temps, d’énergie et bien certainement, d’argent!

Nous nous mériterons, j’en fais la promesse, le support de la population charlevoisienne, des instances politiques, de la communauté musicale mondiale et aussi, beaucoup, l’aide de tous ceux et celles qui croient en la conservation du patrimoine et en la mise en valeur de la musique et des arts. Ainsi pourrons-nous, je l’espère, souligner au moment opportun le centenaire de la propriété de Rodolphe Forget et son importance économique, sociale et culturelle pour la région de Charlevoix et l’histoire du Québec.

 

PiqueniqueDimanche

 

 

 

À l’une des fêtes champêtres des dimanches de 1978…
Collection Domaine Forget

 

 

Je vous remercie et vous souhaite un formidable séjour au Domaine Forget.